Gratton de Lormont : immersion dans une légende charcutière de la rive droite bordelaise

2 mars 2026

Une croûte d’or et de tradition : à la découverte du gratton de Lormont

Inséparable des bouchons et des comptoirs du Bordelais, le gratton est à la Gironde ce que le saucisson est à Lyon. Mais le gratton de Lormont détient un statut bien à part : il incarne, depuis le XIXe siècle, le savoir-faire populaire d’un village adossé à la Garonne, juste en face du vieux Bordeaux. Ce petit joyau doré, croustillant et parfumé, fut longtemps le casse-croûte du matin des ouvriers des abattoirs ou des marins, avant de devenir une icône gourmande pour tous les curieux de terroir.

Surnommé « le caviar du peuple » par ses amateurs, à la fois modeste et savoureux, le gratton n’a pourtant rien d’une recette anodine. Il cristallise un bout d’histoire locale, un geste charcutier et une convivialité typique de la rive droite.

Les origines : l’histoire mouvementée d’un mets ouvrier

Le gratton de Lormont naît dans un contexte où la viande est précieuse, rien ne se perd et tout est transformé. Dès le milieu du XIXe siècle, les habitants de Lormont – bourg-portuaire et quartier de bouchers réputés dès 1830 (source : Archives de Bordeaux Métropole) – subliment les restes de porc issus des abattoirs. À l’époque, Bordeaux, plaque tournante du négoce colonial et des boucheries, voit défiler chaque année des milliers de porcs grâce à son port et à ses marchés.

C’est au sein des familles charcutières et le long des berges, que le gratton s’impose comme la « récompense » attendue pendant la grande lessive de la découpe du cochon. On le dégustait à même la poêle, souvent accompagné d’un vin blanc sec de l’Entre-deux-Mers ou d’un claret local.

  • Au début du XXe siècle, selon les livres comptables de la Ville de Bordeaux (source : Archives municipales), plus de 60 tonnes de grattons étaient produits chaque année rien que sur la rive droite.
  • Le gratton était traditionnellement consommé lors de la foire aux cochons de Bordeaux, événement majeur jusqu’aux années 1950 : il servait de monnaie d’échange et de cadeau improvisé.

Aujourd’hui, la tradition se perpétue grâce à quelques charcuteries artisanales qui perpétuent la recette d’origine, transmise de génération en génération.

Mais qu’est-ce que le gratton de Lormont ? Définition et spécificités

Le gratton de Lormont, aussi appelé « croustille » localement, est une préparation charcutière issue du cochon, résultant de la lente cuisson et du « rissolage » de morceaux de poitrine, de bardière ou de gras de porc. Contrairement au gratton lyonnais (plus mou et souvent plus salé), celui de Lormont se distingue par :

  • Sa texture : croustillante en surface, moelleuse à cœur
  • Sa forme : morceaux grossièrement émiettés, irréguliers et généreux
  • Son goût : arômes de noisette, parfois subtilement relevés de poivre, d’ail et d’épices traditionnelles (quatre-épices, muscade)
  • Son absence de chapelure (contrairement à certaines variantes dans le Sud-Ouest)

On trouve couramment les grattons vendus à la coupe chez les charcutiers, parfois servis en « boudins de grattons », pressés dans un moule ou enrichis d’herbes fines.

Comment le gratton de Lormont est-il fabriqué ? Le savoir-faire pas à pas

La fabrication du gratton respecte une gestuelle précise, transmission orale oblige, où chaque maître-charcutier revendique « son » secret. Voici les étapes essentielles :

  1. Préparation de la matière première : On choisit des morceaux de gras et de poitrine de porc frais, idéalement de races locales ou sélectionnées (porc de Bayeux, noir de Bigorre, etc.). La découpe est réalisée en cubes de deux à trois centimètres.
  2. Cuisson lente : Les morceaux sont placés dans une bassine en cuivre ou une grande sauteuse, puis cuits à feu doux (70 à 110 °C) sans ajout de matière grasse. La fonte se fait progressivement, permettant aux sucs de s’intensifier.
  3. Assaisonnement : Vers la moitié de la cuisson, on ajoute sel, poivre, ail haché, parfois un trait de vin blanc sec ou un mélange maison d’épices.
  4. Obtention du gratton : Après 2 à 3 heures, les morceaux deviennent dorés et croustillants, « chantant » dans leur graisse. On les égoutte soigneusement (la graisse filtrée servira à d’autres préparations charcutières).

La dégustation doit se faire le jour même pour apprécier le croquant maximal, même si certains charcutiers conseillent quelques heures de repos pour développer les arômes.

Une véritable identité locale : le gratton de Lormont au cœur des rituels girondins

Impossible de dissocier le gratton de Lormont de l’art de vivre bordelais. Il se déguste de mille façons : sur une tranche de pain de campagne, tiède à la sortie de la poêle, ou intégré dans une salade frisée à la mode « paysanne ». On le retrouve lors des apéritifs, des vendanges ou encore au marché de Lormont, où certains stands affichent fièrement leur production encore fumante à 9 h du matin.

  • À Lormont, la tradition veut que l’on mange les grattons lors de la « festayre » de début d’été, avec un verre d’entre-deux-mers frais.
  • Au marché de Capucins, plusieurs générations de la famille Lacroix régalent les Bordelais chaque samedi (source : Sud Ouest 2019).
  • Le gratton de Lormont fait désormais partie du patrimoine culinaire aquitain, reconnu par les Confréries gastronomiques locales.

Les recettes se transmettent dans certaines familles comme un vrai secret de clan, et les charcutiers gardent jalousement leurs variantes. C’est un marqueur social et festif, qui rassemble bien au-delà du simple cercle bordelais, notamment dans les banquets associatifs ou fêtes de villages.

Le gratton de Lormont, entre préservation artisanale et modernité

Si la tradition perdure, la fabrication artisanale du gratton a failli disparaître dans les années 1980, frappée de plein fouet par les transformations de la consommation et la standardisation. Il ne subsistait alors plus que 2 charcutiers à Lormont-même, contre une dizaine dans les années 1950 ! (source : Sud Ouest 1998).

Le renouveau est venu à la fois du retour en grâce de la « cuisine bistrot », de la déclaration du gratton de Lormont comme « patrimoine gourmand aquitain » en 2003 (édité par l’Institut Régional de la Qualité Alimentaire), et du regain d’intérêt pour les produits fermiers.

Aujourd’hui, plusieurs artisans mettent en avant une production locale, parfois bio ou en circuits courts, misant sur :

  • La valorisation de races anciennes (porc Gascon, noir de Bigorre)
  • L’ajout d’épices anciennes ou d’herbes fraîches (ciboulette, laurier-sauce)
  • Le packaging moderne tout en respectant la tradition (vente sous vide, recettes « nature » ou aromatisées)

On signalera d’ailleurs que le prix du gratton de Lormont varie aujourd’hui de 22 € à 35 € le kilo selon la source, contre à peine 6 € au début des années 1990 ; les amateurs sont de plus en plus nombreux à l’offrir « en souvenir » lors de salons ou d’événements gastronomiques.

Comment savourer ou cuisiner le gratton de Lormont : astuces gourmandes et meilleures adresses

Classique ou revisité, le gratton de Lormont se prête à de nombreux mariages gourmands :

  • À l’apéritif : seul, sur du pain, accompagné d’un vin blanc sec ou d’un clairet de Bordeaux.
  • En salade : associé à une salade frisée, des œufs pochés et des croûtons pour une version girondine de la « salade lyonnaise ».
  • Dans une omelette : ajouté en fin de cuisson pour apporter croustillant et parfum de noisette.
  • Dans des tourtes ou chaussons salés : haché puis mélangé à des pommes de terre ou des poireaux, idéal en snack de marché.

Quelques bonnes adresses pour trouver du véritable gratton de Lormont :

  • Charcuterie Lacroix (Marché des Capucins, Bordeaux) : institution sur la place, grattons salés à l’ancienne.
  • Boucherie-Charcuterie Rouquette (Lormont, avenue de Paris) : fabrication artisanale et conseils passionnés.
  • Les marchés de producteurs de Lormont (mercredi matin, place Aristide-Briand) où quelques passionnés perpétuent la tradition.

Petit conseil d’initié : les grattons encore tièdes, dégustés sur place, révèlent une palette d’arômes nettement supérieure à la version réfrigérée ou surgelée.

Le gratton de Lormont, emblème vivant d’une gastronomie populaire et authentique

Plat modeste devenu fierté locale, le gratton de Lormont incarne cette cuisine qui traverse les générations en liant mémoire ouvrière, geste artisanal et convivialité bordelaise. Il offre à chaque bouchée une leçon de goût et d’histoire : celle d’un terroir qui sait sublimer la simplicité. Grâce à la mobilisation de quelques artisans, à la curiosité croissante des gourmets et à la fierté des habitants de la rive droite, le gratton continue d’illustrer l’âme gourmande de la Gironde.

Pour le (re)découvrir, rien de mieux qu’une halte sur un marché ou chez un charcutier de métier. Les plus curieux pourront même se lancer dans la préparation maison, à condition de respecter la lenteur de la cuisson… et de prévoir assez de convives pour partager la poêle fumante, car un gratton réussi ne se savoure jamais seul !

Sources consultées : - Archives de Bordeaux Métropole - “Le gratton de Lormont, fierté charcutière de la Gironde” – Sud Ouest, 2019 - Institut Régional de la Qualité Alimentaire, “Patrimoine gourmand aquitain”, 2003 - Guide Michelin Sud-Ouest, 2023

En savoir plus à ce sujet :