Lamproie à la bordelaise : patrimoine vivant et secret d’une gastronomie régionale

25 janvier 2026

Un mets mystérieux et fascinant de la table girondine

Tout amateur de cuisine du Sud-Ouest a croisé au moins une fois cette énigme culinaire : la lamproie à la bordelaise. Rare et confidentielle, souvent citée mais peu goûtée, cette spécialité séculaire intrigue autant qu’elle ravit les fins gourmets. Derrière son nom se cache une histoire intimement liée à la Garonne, à la tradition viticole bordelaise et aux mutations de la gastronomie locale.

Qu’est-ce que la lamproie ? Une créature à part

La lamproie, souvent qualifiée à tort de poisson, est en réalité un agnate, un vertébré primitif dépourvu de mâchoires, proche des ancêtres des poissons. La lamproie marine (Petromyzon marinus) fréquente notamment les eaux estuariennes de la Gironde entre février et mai pour la reproduction. Son aspect étonne : corps allongé, bouche circulaire hérissée de dents — de quoi fasciner et rebuter. Les premiers témoignages de sa consommation remontent à l’Antiquité, mais sa renommée s’enracine surtout au Moyen Âge, période où elle était considérée comme met de choix pour l’aristocratie, notamment durant le Carême.

Petite anecdote emblématique : le roi Henri Ier d’Angleterre serait mort en 1135, selon le chroniqueur Orderic Vital, d’avoir trop consommé de lamproie, alors plat de luxe réservé aux banquets royaux – un épisode fréquemment cité dans la presse nationale (ex : France Bleu).

L’invention de la lamproie à la bordelaise : quand la Garonne rencontre le vin

Si l’on consomme la lamproie sous diverses formes en France et au Portugal, la version « à la bordelaise » s’est imposée comme la figure de proue du patrimoine local. Cette recette signe la rencontre entre deux icônes régionales :

  • La lamproie, pêchée traditionnellement dans la Garonne
  • Le vin rouge de Bordeaux utilisé dans la sauce, aux côtés des poireaux, de l’ail, du jambon, et d’aromates

Ce mariage n’est pas fortuit. À Bordeaux, on cuisine, on fête et on sublime souvent à grand renfort de vin rouge, créant des sauces épaisses et puissantes — c’est le cas aussi du célèbre « boeuf à la bordelaise » ou de la sauce « Marchand de vin ».

Le tour de main traditionnel

La recette classique impose une étape délicate, souvent redoutée : la récupération du sang de la lamproie, incorporé à la sauce pour lui donner son onctuosité caractéristique (à la façon d’un « civet »). Ce geste technique, autrefois transmis de génération en génération chez les pêcheurs, est aujourd’hui, selon les dires de nombreux traiteurs et restaurateurs, l’un des freins à la réalisation du plat à la maison.

La lamproie à la bordelaise sur les tables d’hier et d’aujourd’hui

Difficile de trouver un plat plus local : la « saison » de la lamproie rythme la carte de bien des établissements entre février et avril, notamment à Bordeaux, Libourne, ou dans l’Estuaire (Saint-Estèphe, Bourg-sur-Gironde). Mais contrairement à d’autres spécialités régionales (canelé, entrecôte, huîtres), la lamproie n’est pas entrée dans le quotidien de tous.

  • Dans les années 1950-1970, la lamproie constituait un plat festif servi lors des grands repas dominicaux ou lors des banquets familiaux en Gironde (source : Agnès Viénot, Les Grandes Heures de la Cuisine Bordelaise).
  • En 2017, on estimait à environ 30 à 40 tonnes annuelles la pêche commerciale de lamproie dans la région, alors qu’on dépassait les 200 tonnes en 1950 (sources : Sud Ouest). La raréfaction de l’espèce a entraîné la chute des chiffres.
  • Moins de 20 restaurants la proposent régulièrement à Bordeaux centre et alentours, faisant de chaque dégustation une expérience privilégiée.

La lamproie n’a jamais été vulgarisée ni industrialisée. Ce qui contribue à son aura quasi-mystique et à son attrait inaltéré auprès des connaisseurs amoureux de traditions. Lors des fêtes comme la « Fête de la lamproie » à Sainte-Terre, plus de 4000 portions sont servies le temps d’un week-end (chiffres de la mairie de Sainte-Terre).

Des enjeux pour préserver l’espèce et la tradition

  • L’essentiel de la consommation est aujourd’hui assuré par des pêcheurs professionnels (moins de 35 licences actives en Gironde, chiffre 2022 selon FDPPMA33 - Fédération de Pêche de la Gironde).
  • La préservation de la lamproie est impérative car ses effectifs se sont effondrés à cause des barrages, de la pollution et de la surpêche. Depuis 2012, plusieurs quotas et périodes réglementées ont été imposés (source : ONEMA).

Cet équilibre fragile entre patrimoine culinaire et enjeux écologiques explique pourquoi le plat reste confidentiel et célébré avec parcimonie.

Un symbole du terroir et de la gastronomie « identitaire »

Plus qu’un plat, la lamproie à la bordelaise fonctionne comme un marqueur culturel :

  • Elle cristallise un artisanat rare : pêche traditionnelle, cuisine de terroir, transmission de gestes anciens (préparation, découpe, liaison de la sauce).
  • Elle incarne le lien intime entre fleuve, terroir viticole et générosité gastronomique.
  • Elle est, selon plusieurs chefs étoilés du Bordelais (Cité du Vin, interviews publiées dans Saveurs, 2022), une « madeleine de Proust » pour de nombreux Bordelais expatriés.

La lamproie face à la modernité culinaire

Quelques jeunes chefs s’approprient à nouveau la recette en la revisitant : en ravioles, en terrine, ou en version tapas, parfois même à l’apéritif, pour la désacraliser et l’introduire auprès d’un nouveau public (source : Marie Claire Cuisine).

Mais sa place demeure niche. Selon une enquête menée auprès de 150 Bordelais par l’Office de Tourisme en 2023 :

  • 57% n’ont jamais goûté la lamproie à la bordelaise
  • 27% ignorent même qu’il s’agit d’un animal local

Paradoxalement, cet entre-soi attise la curiosité des foodies, toujours à l’affût d’expériences authentiques et confidentielles.

Où savourer (et acheter) de la lamproie à la bordelaise aujourd’hui ?

Rendre ce plat accessible à tous est un autre enjeu. Les adresses de confiance et les foires gastronomiques participent aujourd’hui à la redécouverte de ce trésor.

  • La plupart des poissonniers de Gironde proposent de la lamproie (fraîche ou préparée en bocaux) entre février et avril.
  • Quelques maisons emblématiques comme La Maison Barthouil (Pays Basque, mais fournisseur historique du marché bordelais) ou Les Lamproies de Sainte-Terre mettent à disposition des bocaux de lamproie cuisinée à l’ancienne avec sauce bordelaise, distribués auprès des épiceries fines ou sur les marchés.
  • Le restaurant La Lamproie Sainte-Terre et plusieurs adresses de l’Estuaire proposent toute l’année une version maison (réservation conseillée en pleine saison !).
  • Durant la Fête de la Lamproie à Sainte-Terre (mi-avril), on peut la déguster sur place, observer la préparation à l’ancienne, voire apprendre à lever et cuisiner ce fameux sang… dans la bonne humeur et l’esprit festif.

La lamproie, une expérience sensorielle à part entière

Savourer de la lamproie à la bordelaise reste un « rite de passage » : la texture dense et soyeuse, la sauce ample où le vin se mêle à l’iode, aux légumes fondants, au fumet inimitable du sang cuisiné.

Quelques conseils pour l’apprécier :

  • Oser la découvrir en plat principal, accompagnée de croûtons frottés à l’ail.
  • L’accorder avec un rouge structuré du Bordelais (Médoc, Saint-Estèphe, ou Graves).
  • Débuter avec une petite portion lors d’un événement ou d’une dégustation thématique, pour apprivoiser sa typicité.

Un avenir à défendre : entre évolution, transmission et plaisir

La lamproie à la bordelaise concentre en elle toutes les problématiques actuelles de la gastronomie régionale :

  • Comment transmettre un savoir-faire complexe sans trahir la tradition ?
  • Comment préserver la ressource dans le respect de la biodiversité ?
  • Comment réenchanter les souvenirs et faire découvrir le patrimoine culinaire aux nouvelles générations ?

Face à la mode de l’authenticité, ce plat trouve une place précieuse : discrète mais inaltérable, confidentielle mais puissante.

Ainsi, la lamproie à la bordelaise n’est pas seulement une spécialité parmi d’autres ; c’est un miroir du génie culinaire local, capable de résister au temps, aux modes et aux défis contemporains. Par ce plat, la région girondine peut continuer à s’affirmer fièrement, entre racines profondes et appétit de découverte.

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