Le port de Bordeaux, creuset des saveurs exotiques et ferment de la gastronomie locale

4 mai 2026

L’épopée du port de Bordeaux : histoire d’un carrefour commercial hors norme

La ville de Bordeaux est synonyme de vin, mais son port a longtemps été une porte d’entrée vers l’Europe et un moteur d’échanges mondiaux. Déjà au XIIe siècle, le commerce du vin vers l’Angleterre bâtissait la renommée de la place. Mais c’est à l’époque moderne, aux XVIe et XVIIe siècles, avec la mondialisation naissante, que le port devient une véritable plaque tournante. Selon les chiffres de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Bordeaux, plus de 500 000 tonneaux sortaient chaque année du port à la fin du XVIIIe siècle, sans compter le flux colossal de produits venus d’Afrique, des Amériques et d’Asie (source : Bordeaux Métropole, “Histoire du port”).

  • XVIIIe siècle : Bordeaux devient le deuxième port français après Nantes pour le commerce avec les Antilles et l’Afrique.
  • Sur le quai des “Chartrons”, on installait les entrepôts où transitaient café, sucre, cacao, épices et produits exotiques, avant d’irriguer l’arrière-pays ou d’alimenter une gastronomie locale en pleine transformation.
  • Les chiffres marquants : en 1792, Bordeaux accueille près de 5000 navires par an, contre 1500 à la fin du XVIIe siècle (source : Musée d’Aquitaine).

Épices, cacao, café : les stars de l’exotisme grâce aux quais bordelais

Le sucre : douce révolution venue des Antilles

Le sucre est sans doute le produit qui a le plus bouleversé les habitudes culinaires bordelaises. Avant le XVIIe siècle, le miel était le principal édulcorant. L’essor des plantations de canne à sucre dans les colonies françaises des Caraïbes a propulsé Bordeaux au rang de raffinerie d’importance. Selon l’historien Jean Tarrade, on comptait pas moins de 15 raffineries de sucre à Bordeaux en 1780 (source : Annales ESC, 1979).

  • Nouvelle richesse : le sucre raffiné bordelais s’exportait dans toute la France mais inspirait aussi la pâtisserie locale (cannelés, guinettes, chocolats...).
  • Déclinaison gastronomique : la proximité du sucre a permis la création de spécialités telles que les canelés, dont la recette fait intervenir abondamment sucre et vanille.

Le cacao et le chocolat : une arrivée triomphale par l’estuaire

Le chocolat fait son apparition en France au XVIIe siècle grâce au commerce atlantique. Bordeaux devient alors, tout comme Bayonne, l’un des premiers ports d’introduction du cacao, provenant essentiellement du Venezuela et de Saint-Domingue.

  • 1720 : première chocolaterie bordelaise fondée par la famille Doré.
  • Les chocolatiers bordelais font partie des premiers à transformer le cacao en boisson et en pâtisseries (source : “Histoire(s) du Chocolat à Bordeaux”, Le Festin, 2018).
  • Le fameux bouchon bordelais, confiserie au chocolat et à la pâte d’amande, doit beaucoup au port.

Le café, ce parfum venu d’Éthiopie aux terrasses bordelaises

Introduit en Europe via le port ottoman de Moka au XVIIe siècle, le café transite bientôt par Bordeaux, où il conquiert salons et cafés littéraires dès le XVIIIe siècle. Près de 30 000 quintaux arrivent chaque année au XIXe siècle dans les entrepôts de Bacalan (source : Archives Départementales de la Gironde).

  • Le commerce du café fait apparaître de nouveaux métiers : torréfacteurs, confiseurs, limonadiers.
  • Rapidement, Bordeaux compte plus de 150 établissements spécialisés (cafés, salons) en 1850.

La vigne et le vin : innovations venues d’ailleurs

Le port de Bordeaux n’a pas seulement exporté du vin ; il a aussi importé des idées et des innovations qui ont transformé la filière locale.

  • Le cône bordelais (Bordeaux bottle) : le célèbre modèle de bouteille à épaule saillante, si typique des vins bordelais, s’est diffusé grâce aux interactions entre négociants britanniques et français.
  • Les variétés de cépages étrangers : le malbec (origine sud-ouest mais promu par des échanges transatlantiques), le cabernet sauvignon et le merlot tirent parti d’introductions et de croisements favorisés par la mondialisation permise par le port (source : CIVB).
  • Le liège portugais : la généralisation du liège pour les bouchons, crucial pour la conservation, a profité au négoce bordelais grâce aux arrivages de cargaisons venant de l’Alentejo et du Douro.

Le port, carrefour des traditions culinaires et des communautés

Qui dit port dit passage… et brassage ! À Bordeaux, la diversité de la population portuaire (commerçants anglais, espagnols, portugais, néerlandais, juifs séfarades) a ouvert la gastronomie locale à des influences inattendues.

  • Spécialités d’ailleurs intégrées : la lamproie à la bordelaise, plat typique de la région, emprunte à la cuisine ibérique l’usage du vin rouge. Elle était un mets prisé des marins basques et galiciens.
  • La morue : au XVIIIe siècle, Bordeaux importe de la morue d’Islande et de Terre-Neuve, cuisinée “à la bordelaise” avec ail, huile d’olive et vin blanc, perpétuant l’influence atlantique.

Pain d’épices et pâtisseries : un trait d’union avec l’Europe du Nord

  • Le port facilite l’arrivée d’épices rarissimes (cannelle, girofle, muscade) qui enrichissent et inspirent pâtissiers et boulangers bordelais.
  • La recette du pain d’épices, version locale de celle d’Anvers ou de Nuremberg, circule dès le XVIIIe siècle dans la région.

Des produits qui changent la donne dans les foyers bordelais

Si le port modifie la cuisine des tables aristocratiques ou bourgeoises, son impact se propage, petit à petit, à l’ensemble de la société bordelaise.

Transformation des habitudes alimentaires

  • L’introduction du riz de Camargue, puis d’Italie et d’Espagne, participe à la diversification du régime alimentaire local dès le XIXe siècle.
  • Les tomates, pommes de terre et piments, rapportés des Amériques, deviennent au XIXe siècle des ingrédients du quotidien, bouleversant la cuisine rurale de la Gironde (source : INRA).
  • Le port sert également de point d’entrée pour les charcuteries basques et espagnoles (Jésus, chorizo...), très prisées dans les cuisines et sur les marchés bordelais.

L’apparition de nouvelles boissons

  • La bière, d’inspiration britannique et hollandaise, se fait une place à Bordeaux, notamment avec la création de brasseries à la fin du XIXe siècle.
  • L’eau-de-vie de canne, issue du rhum, inspire de nouvelles liqueurs et recettes pâtissières à Bordeaux dès le XVIIIe siècle.

Des recettes et des métiers transformés

Au-delà des ingrédients, l’ouverture du port fait émerger un tissu de métiers nouveaux et de savoir-faire gourmands :

  • Chocolatiers, confiseurs, biscuitiers se multiplient sur les quais et dans le centre-ville.
  • Spécialités telles que le grenier médocain ou les pruneaux à l’armagnac naissent d’un métissage d’idées et de matières premières nouvelles.

Beaucoup de ces produits font aujourd’hui partie intégrante du patrimoine gourmand bordelais, à tel point que l’on en oublie parfois leur origine exogène.

Lieux emblématiques : où retrouver la trace de ce passé culinaire dans Bordeaux

  • Musée d’Aquitaine : propose des collections sur le commerce portuaire et des objets liés à la table.
  • Quartier des Chartrons : ancien cœur névralgique des négociants et raffineurs, encore parsemé de caves et de magasins d’épices transformés en restaurants ou bars.
  • Marché des Capucins : on y retrouve toujours aujourd’hui des produits venus de loin, héritiers des premiers convois portuaires.
  • L’Île aux Quatre Vents et la Maison du Chocolat de Bordeaux : deux adresses où l’on peut retrouver la mémoire vivante des grandes introductions gourmandes via le port.

Regards contemporains : perpétuer l’esprit d’ouverture

Si le port de Bordeaux n’est plus le carrefour commercial mondial qu’il fut, son héritage gastronomique demeure. Aujourd’hui, la scène culinaire bordelaise reste marquée par cet esprit d’ouverture et de réinvention. Nombre de chefs (ex : Tanguy Laviale – Garopapilles ; Toma Somboro – Sens Bistrot Contemporain) nourrissent leur créativité en s’inspirant de ces flux d’ingrédients exotiques, à la manière de leurs prédécesseurs négociants ou confiseurs des Chartrons.

  • Les établissements bordelais continuent de travailler des produits d'importation — épices, cafés, chocolats — avec une créativité sans cesse renouvelée.
  • De nouveaux marchés “exotiques” fleurissent, poursuivant le rôle de trait d’union entre lointain et local.

Impossible d’arpenter Bordeaux sans ressentir combien l’âme du port infuse chaque tradition, recette ou rencontre gourmande. Passer à table sur la Garonne, c’est raconter l’histoire d’un carrefour, d’une aventure collective où chaque saveur rapportée d’outre-mer est devenue, à force d’adoption, un marqueur fondamental de l’identité culinaire bordelaise.

Sources :

  • Bordeaux Métropole : “Histoire du port”
  • Musée d’Aquitaine : collections sur le commerce atlantique
  • Jean Tarrade, Annales ESC, 1979
  • Le Festin, “Histoire(s) du Chocolat à Bordeaux”, 2018
  • Archives Départementales de la Gironde
  • CIVB – Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux
  • INRA – Institut National de la Recherche Agronomique

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