Des terres aux assiettes : ce que les Hollandais ont vraiment changé
Assèchement des marais et production de légumes primeurs
Laisser une trace dans l’assiette commence parfois par transformer la terre elle-même. Dès le XVIIe siècle, des ingénieurs hollandais secondés par des ouvriers locaux drainent les zones humides du Médoc, de la presqu’île d’Arès ou du Marais de Bruges. Objectif : gagner des terres fertiles et multiplier les cultures de légumes primeurs appréciés des Hollandais (source : Archives départementales de la Gironde).
- Bénéfice pour la gastronomie locale : apparition de maraîchages intensifs (carottes, navets, choux, oignons doux…) à côté des grandes cultures céréalières, offrant de la diversité hors saison.
- Fait marquant : Plus de 20 000 hectares transformés grâce à leurs systèmes de digues et de canaux.
Les Hollandais, rois du beurre et des laitages
Longtemps, la cuisine régionale a préféré la graisse d’oie ou le saindoux. Mais la tradition hollandaise du beurre doux introduit une petite révolution, surtout via leurs colonies agricoles et réseaux de distribution.
- Effet direct : Augmentation de la consommation de beurre dans les pâtisseries (canelés, jésuites, puits d’amour) au détriment du saindoux, dans l’arrière-pays bordelais. (Source : Les nourritures terrestres de la France)
- Transmission de recettes : Les “tartes fines” à la mode hollandaise inspirent les tartes locales, que l’on retrouve au marché de Libourne ou de Cadillac dès le XVIIIe siècle.
Poissons salés, morue et anguille fumée
La “bajolle”, devenu synonyme d’étal de poissons sur certains marchés, vient du néerlandais “bakje” (petit bac). Les Hollandais excellent dans l’art du poisson salé — morue (stockfish), hareng, mais aussi anguille ou esturgeon, si prisé localement.
- Le commerce des harengs salés ou marinés prend de l’ampleur à Bordeaux dès le XVIIe siècle (près de 1 500 tonnes importées en 1712 selon une étude de l'Université Bordeaux-Montaigne).
- L’anguille fumée, aujourd’hui rare mais recherchée, est héritée des techniques hollandaises de “roken” (fumage au bois doux).
- La morue (qui deviendra la “morue bordelaise”, cuisinée à la sauce tomate ou gratinée) ne doit son introduction qu’au goût néerlandais pour la conservation et à son réseau d’importation depuis Terre-Neuve.
On retrouve également la trace de ces apports dans le vocabulaire des anciennes halles (ballet de “fiselaars”, ou poissonniers d’origine hollandaise).
Spécialités sucrées: épices et “gaufrettes” venues du Nord
La Hollande fut à l’avant-garde des routes du sucre, du café et du cacao, et grande amatrice d’épices. Leur impact s’est invité tout naturellement dans les desserts et pâtisseries du Sud-Ouest.
- La présence des épices (cannelle, muscade, clous de girofle) dans les biscuits à pâte brisée s’accentue à partir du début du XVIIIe siècle.
- Selon Le Grand Livre des Gourmandises Bordelaises, les “gaufrettes” fines — sortes de crêpes sucrées dentelées aromatisées au citron ou au gingembre — arrivent via les échanges avec les pâtissiers hollandais.
- L’introduction du cacao et du café dans les recettes du Sud-Ouest s’intensifie parallèlement à leur essor dans les ports de Rotterdam et d’Amsterdam.
Aujourd’hui encore, certaines maisons historiques à Bordeaux perpétuent des “gaufres sèches” lors des fêtes de fin d’année, tradition directement inspirée des spécialités flamandes.