L’héritage secret des Hollandais sur la cuisine du Sud-Ouest et de Bordeaux

17 mai 2026

La présence hollandaise en Aquitaine : contexte historique et économique

Impossible de parler de gastronomie sans évoquer le contexte : du XVIe au XVIIIe siècle, les marchands hollandais fréquentent intensément la région de Bordeaux, mais aussi les Landes, la Charente et la Gascogne. Fascinés par la qualité et la quantité des productions locales (vins, sel, bois, céréales, produits de l’estuaire), ils investissent dans les affaires et déploient des comptoirs à Bordeaux, La Rochelle, Saint-Jean-de-Luz, ou Bayonne (source: Mélanges de l'École française de Rome).

  • Durée : Influence constante du début du XVIe au XVIIIe siècle
  • Navigation : La Hollande contrôlait plus de 1 000 navires marchands par an dans le port de Bordeaux vers 1700 (source : Jean-Pierre Poussou, Bordeaux et le commerce atlantique)
  • Échanges principaux : Vin, céréales, sel, eau-de-vie, produits exotiques, poissons séchés et salaisons

En coulisse, les Hollandais transforment le paysage agricole et culinaire, depuis l’assèchement des marais (les fameux “polders” gascons) jusqu’à l’introduction d’ingrédients et de techniques qu’on retrouve encore aujourd’hui, parfois sans en soupçonner l’origine.

Des terres aux assiettes : ce que les Hollandais ont vraiment changé

Assèchement des marais et production de légumes primeurs

Laisser une trace dans l’assiette commence parfois par transformer la terre elle-même. Dès le XVIIe siècle, des ingénieurs hollandais secondés par des ouvriers locaux drainent les zones humides du Médoc, de la presqu’île d’Arès ou du Marais de Bruges. Objectif : gagner des terres fertiles et multiplier les cultures de légumes primeurs appréciés des Hollandais (source : Archives départementales de la Gironde).

  • Bénéfice pour la gastronomie locale : apparition de maraîchages intensifs (carottes, navets, choux, oignons doux…) à côté des grandes cultures céréalières, offrant de la diversité hors saison.
  • Fait marquant : Plus de 20 000 hectares transformés grâce à leurs systèmes de digues et de canaux.

Les Hollandais, rois du beurre et des laitages

Longtemps, la cuisine régionale a préféré la graisse d’oie ou le saindoux. Mais la tradition hollandaise du beurre doux introduit une petite révolution, surtout via leurs colonies agricoles et réseaux de distribution.

  • Effet direct : Augmentation de la consommation de beurre dans les pâtisseries (canelés, jésuites, puits d’amour) au détriment du saindoux, dans l’arrière-pays bordelais. (Source : Les nourritures terrestres de la France)
  • Transmission de recettes : Les “tartes fines” à la mode hollandaise inspirent les tartes locales, que l’on retrouve au marché de Libourne ou de Cadillac dès le XVIIIe siècle.

Poissons salés, morue et anguille fumée

La “bajolle”, devenu synonyme d’étal de poissons sur certains marchés, vient du néerlandais “bakje” (petit bac). Les Hollandais excellent dans l’art du poisson salé — morue (stockfish), hareng, mais aussi anguille ou esturgeon, si prisé localement.

  • Le commerce des harengs salés ou marinés prend de l’ampleur à Bordeaux dès le XVIIe siècle (près de 1 500 tonnes importées en 1712 selon une étude de l'Université Bordeaux-Montaigne).
  • L’anguille fumée, aujourd’hui rare mais recherchée, est héritée des techniques hollandaises de “roken” (fumage au bois doux).
  • La morue (qui deviendra la “morue bordelaise”, cuisinée à la sauce tomate ou gratinée) ne doit son introduction qu’au goût néerlandais pour la conservation et à son réseau d’importation depuis Terre-Neuve.

On retrouve également la trace de ces apports dans le vocabulaire des anciennes halles (ballet de “fiselaars”, ou poissonniers d’origine hollandaise).

Spécialités sucrées: épices et “gaufrettes” venues du Nord

La Hollande fut à l’avant-garde des routes du sucre, du café et du cacao, et grande amatrice d’épices. Leur impact s’est invité tout naturellement dans les desserts et pâtisseries du Sud-Ouest.

  • La présence des épices (cannelle, muscade, clous de girofle) dans les biscuits à pâte brisée s’accentue à partir du début du XVIIIe siècle.
  • Selon Le Grand Livre des Gourmandises Bordelaises, les “gaufrettes” fines — sortes de crêpes sucrées dentelées aromatisées au citron ou au gingembre — arrivent via les échanges avec les pâtissiers hollandais.
  • L’introduction du cacao et du café dans les recettes du Sud-Ouest s’intensifie parallèlement à leur essor dans les ports de Rotterdam et d’Amsterdam.

Aujourd’hui encore, certaines maisons historiques à Bordeaux perpétuent des “gaufres sèches” lors des fêtes de fin d’année, tradition directement inspirée des spécialités flamandes.

Techniques culinaires héritées ou adaptées

Maîtrise de la saumure et du fumage

Avant les frigos, les Hollandais importent une maîtrise du salage, essentiel pour conserver viandes et poissons. Là où le Sud-Ouest excellait déjà dans les confits, les maîtres néerlandais introduisent des variations de saumure, notamment pour :

  • Sardines, harengs et petites lamproies, dont la conservation par immersion dans des tonneaux de saumure est attestée dès 1630 (Archives historiques de Bordeaux).
  • Petits oiseaux de marais, comme les grives ou étourneaux, qu’on retrouve “en pot” ou “en jarre”, inspirant des conserves toujours populaires dans les campagnes girondines.

Le fumage sur bois d’aulne ou de chêne, selon un procédé importé du Rhin et du Zuyderzee, s’étend aux anguilles, mais également à certains fromages frais issus des nouveaux élevages bovins.

Légumes “oubliés” réintroduits par les échanges

Pommes de terre, rutabagas, panais, topinambours ou choux pommés — si leur origine n’est pas strictement hollandaise, leur acclimatation et popularisation en Gironde doit beaucoup aux allers-retours entre les marchés bordelais et ceux d’Amsterdam, qui font la réputation du marché des Capucins dès le XIXe siècle.

  • Chiffres : En 1740, la Hollande exportait déjà plus de 800 tonnes de pommes de terre vers le Sud-Ouest, à une époque où ce légume était encore regardé avec suspicion dans de nombreuses provinces françaises (source : Musée de l’Alimentation).

On doit aussi à ces influences la multiplication des vinaigrettes, moutardes aromatisées et marinades aigres-douces qui surprennent encore parfois sur la table bordelaise, notamment dans le traitement des légumes racines.

Le vin : une révolution dans la production et la consommation

Impossible d’évoquer l’empreinte hollandaise sans mentionner le vin, dont ils ont non seulement été les premiers grands ambassadeurs à l’export, mais aussi des transformateurs aguerris.

  • Les Hollandais développent la distillation à grande échelle : naissance du “brandy” (eau-de-vie de vin), ancêtre du Cognac, favorisant la conservation et l’exportation.
  • Ils popularisent le “vin clairet” (léger, coloré, peu tannique) très en vogue sur les tables anglaises et hollandaises du XVIIe siècle.
  • Le goût pour les vins doux et sur-maturés (façon “vin de paille” ou “vin de glace”) influence durablement les pratiques sucrières dans le Bordelais et les Sauternes.

Leur exigence aboutit à la sélection et à la valorisation des meilleures zones de production, stimulant la naissance des fameuses “appellations” et des crus classés du Médoc, inspirés des modèles de classement néerlandais.

Anecdotes et curiosités : le détail qui change tout

  • Cuisine de l’huile : Le moulin à huile de noix et de noyaux de pruneau de Sainte-Foy-la-Grande, bâti et exploité par une famille hollandaise au XVIIe siècle, fournit jusqu’à 40% de l’huile locale pendant plus d’un demi-siècle (source : Musée du Pays Foyen).
  • Pastrami gascon ? L'ancien “boeuf fumé de Captieux”, servi autrefois lors des foires, doit sa méthode de conservation à la technique de “pastrami” rapportée d’Europe du Nord. Certains charcutiers locaux perpétuent une recette très similaire à la préparation hollandaise, avec épices et fumage léger.
  • Chocolateries pionnières : Le premier atelier de “cacao à boire” recensé à Bordeaux en 1712 est créé par un négociant originaire du port d’Enkhuizen, introduisant ainsi la “boisson noire” dans le paysage girondin bien avant sa démocratisation à Paris.

Perspectives d'avenir : comment ces héritages inspirent-ils aujourd'hui ?

Nombre de “petites touches” venues de Hollande sont désormais diluées dans les usages locaux, mais certains chefs et artisans cherchent à les redécouvrir ou à les revisiter. Des jeunes maraîchers du Médoc relancent la culture de la carotte primeur sur d’anciens polders ; quelques poissonniers installés au Cap-Ferret proposent encore de l’anguille fumée selon une recette inspirée du XVIIe siècle.

La redécouverte d’épices oubliées dans la gastronomie bordelaise, la mise à l’honneur de modes de conservation doux ou l’essor de la cuisine de produits bruts rappellent que derrière la “cuisine du terroir”, la curiosité et les échanges restent les meilleurs alliés pour enrichir nos assiettes.

La gastronomie du Sud-Ouest, héritière d’un subtil métissage, n’a pas fini de surprendre : au détour d’une tartine beurrée, d’un vin doux, d’un fumet d’anguille ou d’une tendre gaufrette, la patte hollandaise se fait encore sentir — discrète mais essentielle.

Pour aller plus loin :
  • Gastronomie et Histoire - Les nourritures terrestres de la France
  • Jean-Pierre Poussou, Bordeaux et le commerce atlantique (XVIIe-XVIIIe siècles), Presses Universitaires de Bordeaux
  • Musée d’Aquitaine, documentaire “Sur les traces hollandaises” (exposition 2017)
  • ARCHIVES GIRONDINES, Section “Commerce et Sociétés étrangères” (fonds publics consultables sur place)

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